Le Voisin

Celui chez qui on a sonné par erreur. Enfin, celui chez qui mes invités on sonné par erreur, pensant que le bouton sur lequel ils allaient appuyer était celui de la lumière du couloir. Alors, monsieur le voisin a ouvert sa porte. Mes invités se sont excusés, et il a refermé sa porte. Ca n’a duré que quelques secondes. J’ai du à peine avoir eu le temps d’apercevoir sa tête. Il a dit que ce n’était pas bien grave, que ça lui était déjà arrivé aussi. A peine mes invités avaient quittés le bâtiment que je recevais déjà des sms de leur part : « Il est pas mal ton voisin » ou « Il a une tête à aller à la Doctor Love ». Voilà, c’était parti, ce voisin, paraît-il charmant et sympathique, était rentré dans mon esprit. Il fallait à tout pris que j’arrive à le revoir. C’en était presque devenu une obsession. Chaque fois que j’étais chez moi et que j’entendais un bruit de clés et de porte dans le couloir, je bondissais pour aller regarder dans l’œilleton si ce n’était pas lui. De cette manière, j’ai réussi à l’apercevoir plusieurs fois. Je savais désormais un peu plus précisément à quoi il ressemblait. J’avais l’idée de sa silouhette.

Quelques temps plus tard, alors que je sortais de chez moi pour aller en cours, je me suis retrouvé par hasard à sortir en même temps que lui. Et je dis bien par hasard. Cela m’avait même surpris de voir qu’il était là dans le couloir. On s’est salué, sa mère était avec lui. C’est lui qui a ouvert la conversation, en me demandant si c’était moi le mystérieux joueur de piano. En effet, moi aussi j’entendais régulièrement un voisin proche jouer du piano. Du vrai piano, celui qui fait vibrer les murs. Ils allaient prendre le métro, moi aussi. Ca tombait bien. On a donc parlé sur les 500 mètres qu’il y a pour aller jusqu’à la bouche de métro. Il pleuvait. J’avais ma capuche mais je sentais qu’il essayait discrètement de m’abriter, au moins un peu, sous son parapluie. C’était bien. Sa mère était très charmante également. Elle était venu passer quelques jours à Paris, histoire d’en profiter. Car oui, c’était le mois d’octobre et il allait quitter Paris en décembre pour retourner d’où il vient, en Suisse. On s’est quittés à l’entrée de la bouche de métro car ils avaient besoin d’acheter des tickets pour sa mère au guichet à l’entrée principale du métro. J’étais triste. C’était déjà fini. Je descendais les marches et rejoignais le quai, ligne 11, direction Chatelet. Le train arrive dans trois minutes. J’attends. Puis je les vois arriver, descendant les marches. Je suis content,  on va pouvoir continuer de parler, encore un peu au moins. C’est à ce moment là qu’il m’a dit qu’il avait oublié de me demander quelque chose. Mon prénom. Lui c’était Nicolas, étudiant en master de gestion musicale à Paris 4. On a continué à parler, lui, moi, et sa mère, jusqu’à ce qu’ils descendent station République. On s’était dit que ça serait sympa de se revoir. On s’était dit que ça serait sympa de prendre un thé ensemble et de manger du chocolat suisse. On ne s’est pas revu.

Je n’ai pas arrêté d’y penser. Est-ce que je vais sonner chez lui ? Oui, mais pour lui dire quoi. Je ne sais pas. Je suis timide, je parle peu. Plusieurs m’ont conseillé d’aller lui demander des œufs, ou du sel, ce genre de choses, histoire d’avoir une excuse pour sonner chez lui. Je n’ai pas osé. Mais je maintenais dans ma tête qu’il fallait que j’ose sonner. On s’était tous les deux dit qu’on aimerait bien se revoir. C’est toujours agréable de connaître ses voisins. Mais je n’ai pas osé. Lui non plus. Le mois de novembre est passé, vite. Trop vite. On ne s’était pas revu. On ne s’était pas recroiser. Lui allait bientôt partir. J’avais peu d’espoir de le revoir mais j’espérais tout de même que ça arrive, une petite fois, même pas longtemps, avant qu’il ne déménage. Tout ce temps que j’ai passé chez moi, seul, à ne rien faire. Tout ce temps que j’avais pour aller sonner chez lui et lui dire un simple « Salut, ça va depuis la dernière fois ? Ta soutenance de mémoire s’est bien passée ». Je suis timide, beaucoup trop timide. Cela me frêne et me perdra.

Le mois de décembre est commencé. Nous sommes le mardi 03. Et le mardi je finis les cours à 18h. C’est long. C’est tard. Il fait froid et il fait nuit. Je rentre donc directement chez moi. J’ouvre la porte de l’entrée de l’immeuble, je me dirige vers la porte de mon bâtiment. Je n’avais pas senti qu’il y avait quelqu’un derrière moi. C’était lui. Oui. J’ouvre la porte. On parle des problèmes de chauffage et d’autres choses de la vie. On monte l’étage ensemble. On est dans le couloir. On approche de nos portes respectives, face à face. Encore un instant trop court. Je ne voulais pas rentrer chez moi. Je ne voulais plus rentrer chez moi. Plus jamai. Je voulais rester là pendant des heures. Je voulais qu’on ne s’arrête jamais de parler. Je voulais connaître toute sa vie. Je ne voulais pas qu’il parte. Il était là. Grand, châtain, Suisse. Je glisse ma clé dans le barillet de la serrure. J’ouvre ma porte. Me retourne et lui lance un dernier regard, qui croise le sien. Son regard et son sourire qui voulaient dire « je t’aime bien, j’aimerais te revoir mais je quitte la ville d’ici deux semaines ».
Je rentre chez moi et referme ma porte. Le silence, le froid, la solitude.

oeilleton