Le cahier (Partie II)

Précédemment : Le cahier (Partie I)

Il était mince, avec de grandes jambes très fines, tout comme ses doigts. Parmi les petites choses de la vie il aimait : sentir le vent fouiller dans ses cheveux ; laisser ses doigts glisser à la surface des choses pour en sentir le moindre détail de la matière ; rester de longs moments le regard perdu dans un paysage, dans une image. J’aime dire qu’il avait le regard photographique. Une chose est sûr c’est qu’il jouissait de ses cinq sens.

Les murs de sa maison laissaient souvent entendre une musique. Généralement un air de jazz ou de classique. Du Gershwin ou du Fitzgerald. C’était un homme cultivé. Il m’a toujours impressionné par toutes les choses qu’il savait. J’avais parfois l’impression que cela faisait des centaines d’années qu’il était vivant pour avoir toutes ces connaissances. Et lorsqu’il n’était pas chez lui, il ne pouvait s’empêcher de fredonner quelque chose.

Il avait l’habitude de se perdre dans ses pensées, le laissant vide de regard. Dans ces cas là, rien ne pouvait plus le perturber. Il fallait attendre qu’il revienne sur Terre de lui même. La plupart du temps que cela lui arrivait, il était assis dans son fauteuil en cuir italien cousu à la main. Un très beau fauteuil que je lui ai toujours envié. C’était à cet endroit qu’il aimait écrire. Je ne l’ai jamais vu manier la plume de mes yeux cependant. C’était un moment d’intimité pour lui. La seule chose qu’il me laissait voir c’était le cahier une fois qu’il avait finit d’écrire ses pages, et c’était déjà beaucoup.

Vous voilà désormais prêts à ce que je vous raconte ce qu’il a écrit dans ce cahier.

Ella Fitzgerald & Louis ArmstrongSummertime

Le cahier (Partie I)

Je suis retombé sur le cahier. Seules des mains douces et soigneuses pouvaient l’ouvrir. Non pas que je l’avais oublié, non. Il était toujours là, depuis le début, au même endroit. Cela faisait simplement un moment que je n’avais pas pris le temps d’en lire les lignes. En le relisant, je me suis souvenu que j’aimais beaucoup ses écrits. C’est d’ailleurs cela qui m’avait poussé à vouloir le connaître. Dès qu’on avait été brièvement présentés, j’avais pu ouvrir les quelques pages de son cahier. Je l’avais lu. Je voulais en savoir plus. Sur lui, sur ses écrits. Il avait l’art de bien écrire, sans prétention, avec des mots qui transmettent des choses. Et ce n’est pas donné à tout le monde de transmettre des choses avec des mots. Sur la première page, il se présentait. Dès la première ligne j’ai compris que ce n’était pas son premier cahier. C’était la suite d’un précédent. Il avait choisi de repartir à zéro, à neuf, à blanc. Une blancheur qu’il allait recouvrir de noir au fil des saisons. Et quand je dis qu’il se présentait sur cette première page, ce n’est pas tout à fait le cas. Disons plutôt que ce qu’il avait écrit sur cette page disait un certain nombre de choses sur sa personnalité. C’est vrai que c’était une personne douce et sensible mais il pouvait rentrer dans des colères sans pareil. Il aimait l’art d’écrire à la main. Il aimait la manière dont la plume gratte le papier en y déposant de petites gouttes d’encre noire pour former des courbes, puis des lettres, puis des mots, puis des phrases. La première fois que je l’ai eu entre les mains, le cahier ne comptait que quatre pages de noircies. Désormais il en compte quatorze. Au début, j’étais confus, gêné, par cette lecture, par cette première page, et par les autres. J’avais peur de ne pas bien comprendre. Mais je comprenais bien. C’était il y a un peu plus d’un an. J’avais dans les mains le cahier d’un tueur.

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